Les coulisses de la littérature israélienne en France. Paroles de traducteurs


18 Dec
18Dec
Carte blanche à Atalia Ofek

Bonjour, je m'appelle Atalia Ofek, je suis illustrateur, designer et animateur.
En tant qu'artiste, il m'est important de produire une représentation vivante et colorée de la réalité. Ma passion est le lien entre l’illustration et l’éducation. Je produis du contenu conçu pour les enfants et illustre également de nombreux projets personnels et professionnels.

Cette année, je suis à Paris dans le cadre d’une bourse d’enseignement en hébreu pour les lycéens. Etre en France, d’une part me remplit d’inspiration et d’autre part, avec le virus, je suis forcée (comme nous tous) d’apprendre à connaître de près l’espace de la maison.
"Chez moi" est devenu un espace de conflit - entre l’intensité de la créativité qui veut sortir, et entre les quatre murs qui délimitent l’espace de la création.

Je crois que ce conflit préserve un nouveau type de contenu.+ d'infos 

Paroles de traducteurs

Rosie PINHAS-DELPUECH

Comment devient-on traducteur ?
Je suis devenue traductrice de l’hébreu tardivement. Quand je suis revenue en France en 1984, avec peu d’espoir de repartir vivre en Israël.
Auparavant, j’étais universitaire. J’enseignais la littérature française. De retour en France, il fallait que je travaille. Je ne sais pas faire autre chose que la littérature. Je ne voulais pas faire autre chose,

Pourquoi avoir choisi l'hébreu ?
La découverte de l’hébreu a été déterminante dans ma vie. Elle a jeté un éclairage nouveau sur la langue, la littérature, la lecture. L’accès au texte biblique en v.o. a été pour moi une quasi révolution linguistique et littéraire. 

Quelles sont les étapes de la traduction d'un écrivain israélien ? Quelle est votre méthodologie ?
Il faut d’abord choisir un texte littéraire de portée universelle, un texte qui puisse être compris en France. Or tout vrai texte littéraire a une force suffisante pour traverser les frontières. Un autre critère a été de faire connaître en France des écritures différentes, l’audace de la jeune littérature israélienne, les audaces de langue, comme chez Orly Castel-Bloom et Etgar Keret.

Combien de temps de travail consacrez-vous à un ouvrage ?
Beaucoup de temps. Des mois. Voire des années, selon l’épaisseur du livre.

Quel est votre plus grand "coup de cœur" littéraire israélien ?
 J’ai la chance de diriger une collection de littérature israélienne. Tous les livres qui y figurent sont égaux, je les aime tous, je ne peux pas déclarer un coup de coeur sans faire de la peine aux autres. Mais c’est sûr que Pour Inventaire de Yaacov Shabtaï a été une oeuvre fondatrice dans ma vie.  

Quels sont vos souvenirs de tradutrice aux côtés de Yehoshua Kenaz ?
Le premier nom que je pourrais citer aux côtés de Shabtaï est Yehoshua Kenaz. Et Kenaz était vivant. J’ai travaillé pendant vingt ans avec lui. Main dans la main. Pour relire toutes les traductions de ses livres. Dans la confiance, le rire, l’estime mutuelle. Il me manque terriblement, j’ai tant appris sur l’écriture et la traduction avec lui. Un souvenir très drôle dans un café parisien : j’essaie de traduire “cosher lakouï”, “profil déficient”, dans l’armée. Le sujet même de son grand livre, Infiltration. Dans le feu de la recherche du mot, je parle fort. Kenaz me dit : “les gens nous regardent parce qu’ils entendent en français les mots “la couille” et “PéDé”, profil déficient. Des tonnes de travail, d’amitié et de rires. Une grande chance.

Rosie Pinhas-Delpuech. Née à Istanbul où elle passe un baccalauréat français, Rosie Pinhas-Delpuech arrive en France 1965 pour y étudier la philosophie à Nanterre avec notamment Paul Ricoeur et Emmanuel Levinas. Plus tard, elle prépare un doctorat de littérature française à Paris III, enseigne la philosophie et la littérature aux universités de Tel-Aviv et de Beer-Sheva. Elle revient à Paris en 1984 et mène ensemble un travail de traduction et d’écriture. Elle dirige la collection « Lettres hébraïques » aux éditions Actes Sud où elle a traduit de grands écrivains israéliens. Et un grand écrivain turc, SAit FAik., aux éditions Bleu autour. Dans son travail d’écrivain, elle explore livre après livre ce que parler veut dire pour un être humain, ce qu’est la condition de l’étranger qui parle une langue étrangère. Ses livres : Insomnia. Une traduction nocturne (Actes Sud, 1998 ; Bleu autour, 2011) ; Suites byzantines (Bleu autour, 2003, 2009), Anna, une histoire française (Bleu autour, 2007).  L’Angoisse d’Abraham, Actes Sud, 2016. 

Laurence SENDROWICZ
 Comment devient-on traducteur ?
Il y a mille et une façon. En ce qui me concerne, c’est le résultat du hasard (des rencontres) et de la nécessité (gagner ma vie)

Pourquoi avoir choisi l'hébreu ?
Parce que, ayant vécu 13 ans en Israël et continuant à y avoir des attaches, c’est la langue et la culture étrangères que je connais le mieux.

Quelle est votre méthodologie pour aborder une traduction ?
Je pourrais résumer en disant que ma méthode de travail, c’est « faire l’éponge ».

Combien de temps de travail consacrez-vous à un ouvrage ?
Tout dépend de sa taille et de la complexité de son écriture.

Quel est votre plus grand "coup de cœur" littéraire israélien ? 
Hanokh Levin.
 Laurence Sendrowicz quitte la France après son bac, elle reste treize ans en Israël où elle devient comédienne, puis commence à écrire pour le théâtre.
De retour en France, elle devient traductrice de théâtre et de littérature hébraïque contemporaine tout en poursuivant, en parallèle, son travail d’écriture dramatique.
Elle a traduit plus d’une trentaine de romans de littérature israélienne contemporaine, ceux, entre autres, de Batya Gour, Yoram Kaniuk, Alona Kimhi, Dror Mishani et Zeruya Shalev, dont Mari et Femme (prix Amphi 2003) et Ce qui reste de nos vies (prix Femina Etranger 2014).
En 2012, elle obtient le Grand prix de traduction de la SGDL.
Soutenue par la Maison Antoine-Vitez, elle initie avec Jacqueline Carnaud le projet de traduction du théâtre de Hanokh Levin en français dont elle a traduit, depuis 1991, une trentaine de pièces (dont cinq en collaboration avec J. Carnaud), publiées aux éditions Théâtrales.
En 2020, elle a traduit Yshai Sarid, Le monstre de la mémoire pour Actes Sud et Une, deux, trois de Dror Mishani pour Gallimard.

Jean-Luc ALLOUCHE
                     
Comment devient-on traducteur ?
Un concours de circonstances... Comme journaliste, j'ai souvent traduit des articles de l'hébreu. Après la presse, j'ai "embrayé" tout naturellement vers la traduction littéraire.

Pourquoi avoir choisi l'hébreu ?
Peut-être est-ce l'hébreu qui m'a choisi ? En tout cas, cela remonte au moins à l'enfance, lorsqu'au Talmud-Thora, j'apprenais à la fois l'hébreu de la Bible et celui dit "moderne". Ce qui me fascinait, c'était l'entrée dans la vie quotidienne, banale, de cette langue sainte, redoutable, difficile. J'ai étudié l'hébreu pendant mon adolescence (études juives, presse et littérature israéliennes,...) À l'université de Jérusalem, j'ai dû me battre pied à pied avec cette langue pour la maîtriser.... comme un "sabra". Et donc, la traduction, c'est le signe que l'hébreu ne m'est plus tout à fait étranger...

Quelles sont les étapes de la traduction ?
La traduction n'est pas l'enfant chéri de l'édition française (sauf les best-sellers assurés). A fortiori, la littérature israélienne. Pour autant, l'édition française fait un effort méritoire pour en publier. Le plus souvent, ce sont les éditeurs eux-mêmes qui me proposent d'en traduire, à travers une politique de suivi de leurs auteurs. Le CNL aussi me demande des comptes-rendus d'ouvrages en hébreu afin de décider des subventions à accorder pour leur traduction.

Combien de temps de travail consacrez-vous à un ouvrage ? 
En treize ans, j'ai traduit environ 27 livres. Le calcul est simple: 6 mois/ouvrage, 6 à 7 heures par jour.

Quel est votre plus grand "coup de cœurlittéraire israélien ?
Un livre que je n'ai pas traduit. Shira, le roman de Samuel Joseph Agnon. Mais aucun éditeur ne veut assumer ce risque (ce que je comprends, c'est un "pavé", à la langue un peu archaïque...). Sinon, comme je travaille avec certains des meilleurs écrivains israéliens, je ne veux pas faire de jaloux...

Ancien éditeur et journaliste, ex-rédacteur en chef à Libération, correspondant de ce journal à Jérusalem (2002-2005), Jean-Luc Allouche est aussi auteur de plusieurs essais et récits. Les lecteurs de littérature étrangère le connaissent très bien en tant que traducteur de l'anglais, on pense notamment à l'ouvrage de Barack Obama, Le Changement. Nous pouvons y croire chez Odile Jacob en 2009 mais surtout il a traduit de l'hébreu plus d'une vingtaine de livres. Les plus grands noms de la littérature israélienne nous sont parvenus à nous grâce à lui, comme, par exemple : David Grossman avec Chroniques d’une paix différée, Dans la maison de la liberté, La vie joue avec moi au Seuil, Eshkol Nevo, Jours de miel ou Trois étages et La dernière interview chez Gallimard, Avraham B. Yehoshua, Rétrospective, chez Grasset/Calmann-Lévy (prix Médicis étranger et prix du Meilleur roman étranger, 2012). A paraître Esther Meir-Glitzenstein, Juifs d’Irak chez Tallandier et Yonatan Sagiv, Le silence est d’or à l’Antilope.
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